Comment je suis devenu le petit chaperon rouge
Dix heures vingt-sept minutes. J’ouvre les yeux. Encore une journée qui commence. A souffrir. Une journée à respirer la douleur. C’est toujours la même chose. Chaque jour, je me réveille à dix heures et vingt-sept minutes. Depuis mon vingt-septième anniversaire. Depuis que je suis enfermé dans cette pièce blanche et lugubre, avec ces fantômes blancs et lugubres ; et ce grand méchant loup. Il paraît que je suis devenu fou. Une dame me l’a dit, je m’en souviens vaguement. Elle prétend être ma mère. Cette histoire est étrange. Habituellement, on connaît sa mère. Mais moi, je ne la connais pas cette bonne femme. Elle vient me voir toutes les vingt-sept heures, soit disant parce que je le lui ai demandé. Les fantômes blancs, eux, sont toujours là. Le grand méchant loup aussi. Je ne l’aime pas beaucoup. Vivre avec lui, ce n’est pas si facile. Il y a le plus grand des fantômes qui me dit très souvent qu’il cherche une solution pour le kidnapper. Mais, j’ai peur qu’il me manque, au fond de moi. Même s’il me fait mal. Je crois que je suis amoureux. Peut-être.
Dix heures vingt-sept minutes. J’ouvre les yeux. Aujourd’hui, le grand fantôme blanc va kidnapper le grand méchant loup. J’ai peur qu’ils se rencontrent. Une journée avec ce Lucifer à pattes pleines de poils, c’est trop douloureux pour être vécu. Et puis, je l’aime bien ce drap blanc qui parle.
Huit heures quarante-cinq minutes. Je me réveille dans un lit qui n’est pas le mien. Dans une chambre qui n’est pas la mienne. Des bruits stridents et électroniques battant au rythme de mon cœur viennent faire frémir mon oreille droite. Où suis-je ? Que s’est-il passé ?
Une infirmière entre dans ma chambre. Ses cheveux d’un blond doré tombant sur ses épaules, fines et légères. Ses yeux bleus, presque transparents transperçant les miens.
« Vous voilà enfin réveillé, Petit Chaperon Rouge…, me lance-t-elle, avec un sourire espiègle et rayonnant.
- Petit Chaperon Rouge ? Je ne suis pas sûr de bien comprendre, mademoiselle… Qu’est-ce que je fais ici ? »
Je vois alors son visage changer de ton, ses yeux perdre leur luminescence. Désarçonnée, elle se précipite en dehors de ma chambre, sans un mot.
Une minute. Un harem de médecin entre dans ma chambre. Leurs visages expriment la surprise, l’étonnement, et le déni.
« Monsieur Boyer, je suis le Docteur Durel. Comment vous sentez-vous ?
- Je suis fatigué. Qu’est-ce que je fais ici ? Je ne comprends rien.
- Vous avez eu une tumeur cérébrale. Cela fait trois ans que notre équipe médicale cherche une solution pour vous soigner entièrement. Vous avez perdu la mémoire durant ces trois années… Notre opération, qui a eu lieu hier, est un franc succès. La totalité de la tumeur a été enlevée, et votre mémoire semble être retrouvée. »
Je n’arrive pas à y croire. J’avais donc passé trois ans de ma vie avec l’âme d’un étranger dans mon corps.
La charmante infirmière aux cheveux d’or s’approche de moi, embarrassée, et me dit d’une voix douce :
« Vous appeliez votre tumeur Le Grand Méchant Loup… L’ensemble des infirmières vous a alors surnommé Le Petit Chaperon Rouge ».
Le trou noir ; tombé dans la gueule du loup. Pendant plus de 1 001 journées, pendant plus de 1 001 nuits, j’avais vécu avec un poids si lourd qu’il m’avait déformé de l’intérieur. Je n’étais plus moi, je n’existais plus. Ce qu’il restait de mon être, c’était uniquement mon corps, dans son aspect palpable et matériel. J’étais comme une machine. Une machine contrôlée par une puissance extérieure, face à laquelle je ne pouvais rien. Déshumanisé, ensuqué, démoli, réduit à la bêtise et à l’inconscience. Mon moi s’était envolé pour une durée indéterminée. Mon organisme était devenu à lui seul un état totalitaire. Tout là-haut, il y avait le despote, le tyrannique, le Grand Méchant Loup. Et il contrôlait tout. Absolument tout. Personne ne pouvait rien contre lui. Il fallait lui obéir. Ecouter. Ressentir. Vaincre. Durant 3 ans, je n’avais été qu’un tas d’organes régi par un führer des temps modernes. J’étais habité par un étranger, embarqué dans des voyages impossibles et inimaginables, dont je n’ai aucun souvenir. Aujourd’hui, je peux dire que j’ai connu l’inconnu. Aujourd’hui, je peux dire que j’ai été, le temps d’un chapitre de ma vie, le Petit Chaperon Rouge. Et, finalement, l’histoire s’est finie comme il se doit : je suis sortie du ventre du Grand Méchant Loup, et la vie continue. Ou recommence.